Je ne savais pas à quoi m'attendre. Non, en fait, je ne m'attendais à rien. Il avait dit ce texte, il jouait ce gars timide, à la recherche du Fighting Spirit, un peu à côté de ses pompes, il
m'avait fait marrer, mais voilà, je ne lui avais jamais parlé en vrai, il était dans son coin, à nous observer, à faire le gars mystérieux...
Et puis j'avais ce texte de Brecht...
La metteur en scène, elle voulait me bousculer, voir ce que j'avais dans les tripes. Alors elle lui a demandé d'aller sur le plateau avec moi, et de m'empêcher par tous les moyens de le dire, mon
texte. En répétant "Tais-toi'. Et toutes les variantes qui vont avec.
Ce mec, il arrêtait pas de bégayer, l'instant d'avant. De regarder ses pieds, de se triturer les cheveux, de se malaxer les mains. Ok, bon, on va jouer ensemble, je dis mon texte, il me dit de me
taire, ok, on y va.
Ce mec, à peine j'avais commencé, c'était plus le même mec. Son regard était noir... "Tais-toi" qu'il me dit entre ses dents. "Tais-toi". De plus en plus fort. Sa voix couvrait la mienne. Il s'est approché de moi, a mis sa main devant ma bouche. "Tais-toi". Il se l'était lavée avant, heureusement. Je sens encore le parfum du savon de Marseille. Je me suis débattue, me suis libérée, il a pris
mon bras, en le serrant fort. Mais c'est qui ce mec ? "Tu vas la fermer ?" Il s'est saisi de mes deux poignets. Il m'a fait mal. Trois jours après, je les
avais encore les putains de marques sur mes poignets. Merde, mais c'est qui ce mec ? Je lui ai foutu une torgnolle. Dans sa gueule. Mais la baffe, c'était pas moi qui lui ai donnée. C'était mon
personnage. Et bordel, même avec la baffe, ça l'a pas démonté... Et la metteur en scène nous a fait arrêter. Comme ça. Apparemment satisfaite du sale coup qu'elle venait de me jouer.
Trois jours, je l'ai eue la marque. Sur mes poignets. Mais c'est qui ce mec ? Je n'ai plus su quoi penser. Et Verena qui voulait qu'on joue une scène avec lui, un "Huis Clos" où mon personnage
devait le charmer, lui monter dessus. Mais ce mec-là, c'était un psychopathe, j'ai pensé. Et puis je me suis laissée convaincre. Le cours suivant, il était pas là. J'ai appris qu'il avait été à
deux doigts de tout quitter, pas à cause de la majestueuse claque que je lui avais assénée, je fus rassurée de ce côté-là. Et puis il est quand même revenu. Et on lui a proposé. Et il a
accepté.
On a répété chez moi. C'est grand chez moi, y a du café, y a la vue sur les quais de Seine, je m'y plais bien. Verena n'est pas tout de suite arrivée. Mais lui, il était là. On a discuté. Mais
pas de la fameuse scène, pas du "Tais-toi". Ce mec, il n'avait pas l'air de se coiffer le matin. Et c'était même pas un style qu'il se donnait.
- J'arrive pas à me coiffer, je ne sais plus quoi faire.
Verena n'est finalement pas venue. Verena est la seule du cours à être une vraie comédienne. Je veux dire, elle veut en faire son métier. Verena n'est pas venue parce qu'elle est actrice. Genre
Diva. Mais c'est pour ça qu'on l'aime.
On a donc répété sans elle. Je l'ai charmé, je suis monté à califourchon sur lui, comme prévu. Il a eu un blanc, il ne connaissait pas la suite de son texte. Moi non plus.
-Tais-toi ?
J'ai souri quand il m'a dit ça. On est resté immobile, à se regarder comme ça. Il a des yeux tout à fait communs. Mais... mais...
Le chat, mon gros chat, s'est frotté contre sa jambe. Il a retenu un éternuement. Je lui ai quand même dit "A tes souhaits". Il a retenu un second éternuement. Je lui ai dit " A tes amours".
(oui, c'est... cheap ? je sais, je sais, je n'ai jamais été douée en impro, c'est toujours mieux dans les films).
Il m'a alors soulevée, m'a reposée par terre, s'est mouché, est allé prendre sa veste, a ouvert la porte d'entrée, s'est retourné vers moi, s'est approché et m'a embrassée. Sans la langue. Si, y
avait un petit bout de langue, quand même.
Cinq mois plus tard, je m'amuse à me coucher sur lui après l'amour et à compter les quatre poils blancs qu'il a sur le torse. Et il aime pas ça quand je le lui fais remarquer.
- Tais-toi.
J'ai ajouté "mon coeur" dans le titre, parce que j'aime bien cette chanson. Lui, il ne m'appelle pas Mon Coeur. Il m'appelle autrement. Il m'appelle
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